Pour une approche pacifiste du partage de la valeur

Vous trouverez ci-dessous le texte intégral d’une chronique publiée sur LeMonde.fr

Histoire du partage de la valeur
– Plaidoyer pour une approche pacifiste des rapports sociaux

Le partage de la valeur n’est pas une question tout-à-fait nouvelle. Depuis longtemps économistes et entrepreneurs se sont interrogés sur la structure idéale de la firme, ils n’ont cessé de chercher à améliorer les liens contractuels unissant les diverses parties prenantes au projet d’entreprise (les fameux ‘stakeholders’ du professeur Schwab). Depuis toujours, toute entreprise s’efforce d’employer au mieux la valeur qu’elle crée, à rémunérer les ressources qu’elle se fournit tant sur le marché des capitaux que sur celui du travail.

Avant Marx, le prolétaire était une sorte d’esclave, il ne percevait contre son travail que le ‘salaire de survivance’. Afin de faire valoir politiquement sa théorie de la valeur ‘travail’ dont le prix ou salaire serait déterminé par un marché du travail, Karl Marx institue la lutte des classes. Effectivement dans une société où une couche de la population est réduite à la survivance, il est légitime de penser que seule la lutte organisée soit à même de vaincre les barrières sociales.

Depuis les idées de Marx ont remporté de réels succès. Il existe aujourd’hui un marché du travail et nombre de personnes préfèrent vendre leur travail contre un salaire décent plutôt que de créer leur propre entreprise ou commerce. La notion de classe est beaucoup moins exacerbée qu’elle ne l’était à l’époque de ce grand penseur et notre échelle sociale commence à ressembler à un continuum qui va de l’ouvrier non qualifié au cadre dirigeant. On ne saurait nier que ce continuum reste relatif et qu’il conserve quelques marches difficilement franchissables ; on ne saurait également négliger, parmi les raisons de la persistance des classes, qu’à force de vivre de leurs luttes, certains renforcent ou cultivent les antagonismes afin que le combat perdure ; mercenaires de la lutte des classes, signer la paix serait pour eux une forme de suicide existentiel.

Il n’est pas surprenant que dans l’après-guerre, quelques économistes, entrepreneurs et hommes politiques aient été tentés par un apaisement des relations entre classes sociales, une sorte de paix entre travail et capital.

Dans les années 60, Marcel Loichot (économiste, fondateur de la SEMA aux côtés de Robert Lattès et Jacques Lesourne, ce dernier dirigera le journal Le Monde) propose une révolution pancapitaliste, une sorte de capitalisme pour tous. Il souhaite faire participer chaque salarié au capital de l’entreprise. Mais avant tout, il propose un modèle de partage de la valeur assez original : un taux fixe de 5% est versé au capital et l’excédent de valeur créée est partagé 50/50 entre travail et capital. L’allocation de la part versée au travail se fait au prorata des salaires et est payée en actions. Ainsi les salariés, s’ils conservent les actions reçues, finissent par détenir l’essentiel du capital de l’entreprise. Cette forme de rémunération a été appliquée par quelques entreprises avec un certain succès mais, à ma connaissance, elle n’est plus utilisée.

Marcel Loichot a fait partie des conseillers économiques du Général de Gaulle, ses idées sont à l’origine de l’adoption des lois instituant en France la participation et l’intéressement des salariés.

Plus tard, au début des années 80, en Angleterre, James Meade (prix Nobel d’économie pour ses travaux sur le commerce international) initie une série de travaux sur le ‘profit sharing’ (partage du profit). Meade veut distribuer des actions sans droit de vote aux salariés et ainsi leur attribuer une part de rémunération variable sous forme de dividendes. Malheureusement, il butte sur des problèmes de dilution dès qu’il souhaite faire rentrer de nouveaux employés. Le Discriminating Labour-Capital Partnership ne verra jamais vraiment le jour. Toutefois le travail de Meade a contribué au mouvement animé par le parti libéral anglais qui depuis l’après guerre développe le concept du ‘Ownership for All’ (participation au capital pour tous) avec notamment comme affirmation “Labour and Capital Must Not Fight” (Travail et capital ne doivent pas lutter l’un contre l’autre). Ce courant de pensée s’est traduit en pratique par la mise en œuvre de nombreuses structures coopératives et le développement des rachats d’entreprises par les salariés.

Dans la lignée de Meade, Martin Weitzman, économiste du Massachussets Institute of Technology propose de payer les salariés en une part fixe de la valeur créée plutôt qu’un salaire fixe. Cette recommandation n’a pas été plus suivie que celle du partnership précédent.

Et puis est arrivée la théorie de l’agence ou de la relation entre un principal et un agent, l’agent étant censé œuvrer au bénéfice du principal. Appliquée à l’entreprise capitaliste, cette théorie analyse les relations entre les apporteurs de capitaux (principal) et les dirigeants et employés (agents). La paix n’ayant pas été conclue entre travail et capital, les économistes acceptent l’existence des classes ; ils analysent alors leurs façons d’accaparer, chacune à sa manière, la part de la valeur que son pouvoir de négociation lui permet d’obtenir. La théorie de l’agence a l’énorme mérite d’identifier les coûts d’agence que doit supporter l’entreprise, ce sont par exemple les coûts nécessaires pour s’assurer la loyauté des dirigeants (stock-options, bonus…) ou pour contrôler la validité des informations (audit), bref ce sont les coûts de la défiance entre ‘stakeholders’, les coûts de la lutte des classes dans sa version XXIème siècle.

Avec la crise du crédit et la faillite annoncée du capitalisme, nombre de solutions sont mises en avant pour rebâtir le monde. Parmi la foison d’ouvrages plus ou moins apocalyptiques, deux sont édifiants voire prometteurs. Charles-Henri Filippi dans “L’Argent sans maître” ouvre la voix à la reconstruction d’une économie capitaliste plus vertueuse et cependant réaliste ; plutôt que de jeter le bébé avec l’eau du bain, il propose de cultiver les vertus du modèle libéral et démocratique, tout en en contenant les dérives identifiées par la crise. Partant du constat que le capitalisme a de bonnes raisons de survivre à cette crise, “Reinventing the firm”, de William Davies, nous livre une analyse des diverses formes alternatives de gouvernance des entreprises. Il observe en Angleterre les effets bénéfiques de la participation des salariés au capital des sociétés ; il observe également que les structures de coopératives peuvent donner quelques succès. Il pose notamment la question de la propriété de l’entreprise et de ses actifs intangibles (marques,savoir-faire,etc. …). Il en arrive naturellement à poser la question d’identifier qui du travail et du capital est le principal, pour autant qu’il y ait un principal.

La réponse dépend fondamentalement de la situation de chaque entreprise, voici deux exemples. Dans l’entreprise capitaliste pure et dure,le capital est la denrée rare, il assume le risque d’entreprise, il a recours au travail salarié au prix de marché et s’attribue l’intégralité du surplus du producteur. Le capital est alors classiquement principal. Dans une structure coopérative, le travail détient l’outil de production, il a un recours limité aux capitaux extérieurs, et ce le plus souvent sous forme de dette bancaire. Le travail est alors indiscutablement principal.

La réalité de chaque entreprise est heureusement plus complexe que ces deux exemples paroxysmiques, exemples dont on notera qu’ils se caractérisent par des coûts d’agence élevés. Chaque entreprise doit se positionner entre ces deux extrêmes, chaque entrepreneur s’efforce de trouver les conditions de la paix entre ses classes. A lire William Davies, on comprend que certains y arrivent mieux que d’autres.

La première décennie de ce siècle aura été marquée par la guerre dont elle nous aura rappelé le coût exorbitant. “Labour and Capital Must Not Fight”, la reconnaissance d’une communauté d’intérêts entre travail et capital est très certainement l’intérêt bien entendu des parties. Cette décennie aura également été marquée par la crise financière. Nous n’en sortons pas totalement démunis, les excès du systèmes sont nettement mieux connus et surtout, les progrès des techniques financières nous permettent aujourd’hui de franchir les écueils techniques qui ont fait échouer les approches pacifistes de Loichot et Meade. Valorisation du capital humain, partage de la valeur et participation des salariés sont désormais au nombre des outils qui permettent aux managers de concilier, au bénéfice de tous, les intérêts de leurs ressources humaines et financières.

Ce contenu a été publié dans Actualités-News, Travail / Capital. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *