Diagnostic de la crise

D’où vient cette crise et pourquoi s’est-elle produite? Dans la chasse aux coupables engagée par les autorités politiques, on a déjà identifié les Américains, les Chinois, les banquiers et le mode rémunérations des traders, les produits dérivés, les agences de notations, les autorités de tutelles et les banques centrales, les auditeurs et leurs normes comptables, etc. Tous ces coupables ne sont malheureusement que partiellement responsables et rien n’est vraiment clair. J’en veux pour preuve que, dans un article confidentiel car publié dans « Réforme », article dans lequel on apprend autant sur la crise que dans bien des livres, Michel Rocard reconnaît que le diagnostic n’a pas été posé.

Alors revenons sur les coupables pour peut-être savoir à qui profite le crime, et éventuellement déterminer si celui-ci fut prémédité.
– les Américains… vaste problème, la crise dans laquelle ils se sont mis n’a rien de profitable pour eux en général ; on peut surtout leur reprocher d’être à l’origine de la crise du fait d’un endettement surréaliste (guerre d’Irak pour le gouvernement et subprime pour les ménages), et d’avoir très efficacement exporté cette crise; il n’y a pas d’emprunteur sans prêteur et les deux partagent la responsabilité du fait générateur.
– les Chinois, ce sont eux les prêteurs, ils sont autant coupables de manipulation des marchés que nos précédents coupables. Il ne profitent pas davantage de la crise qui les expose à des risques économiques considérables.
– les banquiers : les prêteurs aux ménages américains qui ont abandonné toute rigueur dans l’exercice de leur métier sous la pression de politiques sont certes à blâmer. La crise l’a déjà très certainement fait. Quant aux politiques, la sanction des élections américaines est claire.
– la rémunération des traders : leur enrichissement ne me choque pas plus que ceux des oligarques russes, des footballers professionnels, des artistes à succès, de certains entrepreneurs. Force est de constater que leur vision court-termiste tolère la négligence voire le recel. Au final, ce ne sont que des intermédiaires, leur relativement faible nombre les rend plus faciles à blâmer que les coupables précédemment identifiés.
– les produits dérivés : leur ensemble est trop vaste pour qu’on puisse les incrimer dans leur ensemble. Ensuite ces outils existent, il convient surtout de les utiliser intelligemment.
– les agences de notations : elles ne font que donner un avis basé sur des modèles mathématiques et une analyse économique. Clairement, elles n’ont rien vu venir et ont contribué à l’aveuglement général.
– les autorités de tutelle et les banques centrales : dire qu’elles n’ont rien vu serait faux. Si Greenspan a su déclencher l’éclatement de la bulle avec sa hausse progressive des taux, force est de constater que la baisse immédiate qui suivit n’a pas eu l’effet temporisateur attendu. L’impuissance des autorités face aux marchés est certaine, est-elle fondamentalement un problème ? Que les autorités n’aient que peu d’influence sur les cours ne me gène pas, il reste cependant essentiel en revanche que ces autorité puissent imposer aux marchés d’être efficaces, transparents et équitables.
– les auditeurs et leurs normes comptables : il faudrait des pages pour dire combien cette profession contribue à l’aveuglement général. On ne peut pas les accuser de préméditation mais il est indéniable qu’ils profitent et profiteront du retour à davantage de réglementation. Cependant, reconnaissons-leur que l’échec des normes IFRS est riche d’enseignement collectif : il nous  amène à penser qu’un unique modèle mondial d’organisation et de régulation du capitalisme sera probablement long à créer, lourd à appliquer, inadapté à de nombreux cas particuliers, enfin il constituerait un frein à l’innovation dont nous avons tant besoin.

A l’issue de cette revue des coupables, nous nous trouvons dans une situation comparable à l’affaire Kerviel, nous sommes en face d’une bande d’aveugles dont aucun n’aurait su profiter du crime. C’est fascinant de candeur! Si chacun des coupables bénéficie de quelques circonstances atténuantes, il n’en demeure pas moins qu’un important travail sociologique sera nécessaire afin d’élucider les raisons qui ont amené le monde de la finance à ignorer et laisser faire.

 

Alors revenons à cette crise qui, faut-il le rappeler, n’a rien de virtuel, revenons à une réalité plus technique qui nous aidera peut-être à poser le fameux diagnostic. A l’origine, des ménages américains ont emprunté pour acquérir des biens et ces mêmes ménages se sont avérés incapables de rembourser les prêts consentis pour des raisons structurelles (les prêts subprime par construction, étaient des pièges pour gens naïfs entretenus dans leur naïveté par des banquiers peu scrupuleux, eux-mêmes encouragés par des politiques irresponsables). On a confié des richesses à des ménages incapables de les restituer. La suite passe par des expulsions, nouvelles destructions de richesse, des logements vides, nouvelles destructions de richesse, des banques incapables de gérer des patrimoines immobiliers saisis, etc. Le fondement de la crise est dramatiquement réel.

Ensuite, l’argent n’est qu’un moyen d’échanger de la richesse entre agents et de transférer cette richesse d’une période à la suivante. Les banques se sont refinancées par la titrisation de leurs créances hypothécaires transmettant ainsi leurs expositions initiales sur leurs propres clients à des investisseurs crédules. Et c’est là qu’interviennent les fameux modèles mathématiques et les produits dérivés sataniques. Comment les fameuses mathématiques se sont-elles trompées. Il n’y a ni magie, ni malédiction, ni dieu, ni diable dans tout ça, les mathématiques des modèles sont aussi strictement justes qu’un avis d’expulsion est une réalité. Les modèles ont seulement été utilisés en dehors de leur domaine de pertinence.

Un modèle basé sur des observations statistiques est d’autant plus stable qu’on l’utilise autour des cas médians de l’échantillon observé. A titre d’exemple les professionnels des produits dérivés classiques gèrent essentiellement des produits dont les prix d’exercice sont proches des cours constatés sur le marché ; leurs modèles traitent alors des cas les plus probables et les mieux connus.

Pour ce qui est de la titrisation en général et de celle des subprimes en particulier, les modèles mathématiques, qu’ils soient utilisés par les agences de rating ou les opérateurs de dérivés de crédit, procèdent différemment. Tout d’abord, ils traitent d’événements ayant de faibles probabilités, parfois inférieures à 1%. On parle alors des queues de distributions qui ont la propriété d’être beaucoup moins stables que les phénomènes constatés autour du point médian. Ensuite, on a fondamentalement biaisé les modèles en se mettant à prêter à des gens de moins en moins solvables. Cette seule innovation interdit de baser l’approche sur des statistiques historiques puisqu’on introduit dans l’échantillon une nouvelle population inconnue à ce jour. A ceci vous ajoutez des simulations couvrant des milliers de scénarios probables qui donnent à croire que le pire a été envisagé. Malheureusement, « Garbage in – Garbage out ». Les éléments d’un aveuglément collectif sont là. Qui aurait intérêt à ce que les choses changent lorsqu’un modèle aussi fragile soit-il conforte une commission de plus à percevoir ?

Des modèles mathématiques complexes et probablement justes. Des données inadaptées, utilisées sans recul ni validation des hypothèses. Il est temps de démystifier ces fameux modèles et de revenir aux fondements économiques qui soutendent toute modélisation. L’approche statistique des agences de rating n’est ni stable ni fiable. Inutile de reformuler les fameux modèles ; ce sont les données et l’expérience qui manquaient à ces financiers péremptoires. Gageons que cette crise aura contribué à nous faire mieux connaître les événements autrefois jugés improbables.

La réalité de cette crise est beaucoup plus crue que ce que nos penseurs osent nous dire. Candeur, ignorance, égocentrisme, facilité et flemme sont comme trop souvent à la source de nos malheurs.

Gageons que nos politiques qui s’attaquent au sujet sauront montrer davantage de clairvoyance, pertinence, générosité, ambition et courage dans le choix des solutions.

Ne soyons pas candides, si tel était le cas, ce blog n’existerait pas.

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